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Le problème du Puer Aeternus

Dernière mise à jour : 5 janv. 2023




Extraits de mon commentaire sur le Puer Aeternus

Ces conférences ont maintenant plus d’un demi-siècle et certains propos orientés vers la pathologie peuvent paraître aux yeux de notre époque un peu directs et maladroits bien que cela nous amène à réfléchir sur des aspects essentiels de la psyché. Ce n'est en aucun cas un texte consensuel, car la position de son oratrice est ferme, parfois même radicale, mais toute sa subtilité est d'amener aussi des arguments contraires à ses propres affirmations ce qui laisse au lecteur la capacité de déceler ce qu'il reconnait, ou pas, au sein de sa propre psyché.


Malgré la maîtrise remarquable de von Franz pour la langue de Shakespeare qui n’est, rappelons-le, pas sa langue maternelle, le texte présenté ici est issu de conférences. Même avec la révision de celui-ci par l’oratrice, il reste de nombreuses parties qui mériteraient d'être aujourd'hui quelque peu étoffées, au sein même des éditions anglophones pour ne pas se méprendre sur les propos de son oratrice.


Les conférences sur "le problème du Puer Aerternus" ont été présentées en anglais à l’Institut C.G Jung de Zurich lors du semestre d’hiver 1959-1960. On peut en distinguer trois parties : la première est composée de cinq premières allocutions consacrées à l’analyse du Petit Prince et par là même de son auteur Antoine de Saint Saint-Exupéry. La deuxième partie est composée de trois conférences axées sur les rencontres et les cas cliniques de Marie-Louise Von Franz. Et enfin, la dernière partie est constituée de quatre conférences consacrées à l’étude d’un roman allemand de Bruno Goetz, Das

Reich ohne Raum (Le Royaume sans espace), publié pour la première fois en 1919.


De ce roman, von Franz dit :

« Il est intéressant de noter qu’il a été écrit et publié avant la naissance du mouvement nazi en 1933, avant qu’Hitler ne rumine ses idées morbides. Bruno Goetz avait certainement un don prophétique sur ce qui allait arriver […] son livre anticipe tout le problème nazi, en le mettant en lumière sous l’angle du puer aeternus ».


Histoire d’une publication


Quand nous nous penchons sur l'ensemble des conférences, leurs histoires et même leurs genèses, nous pouvons nous apercevoir qu'il se joue parallèlement ou dans leurs sillages une véritable confrontation entre les opposés. Puer /Senex, Feminin Masculin, Anima et Animus, créativité et scientificité. La circumambulation et le travail de ce texte nous montrent que des enjeux complexes s'y dessinent telles des poupées ukrainiennes. Ces conférences s'inscrivent dans une période jungienne assez tumultueuse, jalonnée par des tensions et des inquiétudes, cela un an et demi avant le décès de Jung, lui même. Le travail sur « Réponse à Job », sur « l'Alchimie » et sur ses « mémoires » l'a beaucoup accaparé. Le père de la psychologie des profondeurs se fait extrêmement rare à l'institut et peu sont les personnes qui ont le loisir de pouvoir solliciter une audience avec lui.

« Le 23 janvier j'ai eu un léger infarctus suivi d'une angine de poitrine sans trop de gravité, ce qui m'a valu quatre semaines d'immobilisation chez moi avec interdiction de toute activité intellectuelle, donc de tout effort de concentration ».1


Nous pouvons imaginer que la perspective de devenir orphelins plonge les jungiens dans une inquiétude réelle face à leurs devenirs et même à leur légitimité. Qui sera à même de montrer le futur chemin ? Sous quel critère ? Se fomente-t-il déjà des dissensions sur l'héritage théorique ? Quelle place prendre ? Et donc que faire du pouvoir que laisse Jung, vacant, malgré lui ?


On ne peut pas parler des conférences sur le Puer Aeternus sans parler de l’analyste américain James Hillman 2. Hillman faisait partie de l’auditoire de ce séminaire, car il était dans sa dernière année de formation en tant qu’étudiant à l’institut C.G Jung de Zurich. Les conférences au format papier ont été publiées par Hillman lui-même lorsqu’il reprit Spring Publications en 1970, soit dix ans plus tard. Très vite, la première édition du livre fut écoulée, mais Hillman refusa de réimprimer l’ouvrage. En tant que directeur de Spring , il avait le dernier mot sur la liste des publications, cette œuvre classique ayant été mise de côté, malgré de nombreuses lettres du monde entier lui demandant une réédition. Une décennie plus tard, l’ouvrage fut republié lors d’une deuxième puis une troisième édition par Daryl Sharp, éditeur canadien (en 1981 puis encore 2000). L’Amérique avait sans doute besoin de connaître la vérité sur le puer, à en

croire ce qu’affirmait von Franz (1970), un problème particulièrement américain.

D’après David Tacey 3, qui a grandement contribué à la diffusion de la pensée jungienne en Australie, Hillman voulait voir le texte imprimé non pas pour le promouvoir, mais parce qu’il voulait le contester dans ses fondements. Il avait été en tant qu’homme intérieurement dévasté par l’approche du puer selon Marie-Louise von Franz. Hillman a déclaré, lors d’un de ses derniers séminaires publics sur le puer en 2010, qu’il s’était « senti insulté » par von Franz pendant sa formation à Zurich : « C’était le début de ma lutte avec la tradition jungienne ». Pour lui, l’image moderne du Puer se doit d’incarner un phénomène spirituel. Il est à tort « pathologisé » par les jungiens comme complexe 4. Il a protesté : « c’est toute une possibilité de développement spirituel chez les jeunes hommes ainsi que l’esprit et la culture qui est détruite au travers de la condamnation du puer. Cela signifie que nous attaquons notre propre possibilité créatrice »5. Hillman voulait que les jungiens « arrêtent de parler du problème du puer » et se concentrent sur les aspects positifs du puer, nous confie Dick Russel dans sa biographie 6 (The Life and Ideas of James Hillman, 2013, p.591), ou encore « mon souci a été d’essayer de libérer le puer de la mère » (Ibid, p. 592). Il soulignait que parler du puer, seul, était absurde et qu’il fallait, bien sûr, le mettre en rapport avec le senex. Son premier travail a donc été publié dans cette veine Senex and Puer, un article présenté à la conférence d’Eranos 7. Puis vinrent deux autres articles pour étayer ses réflexions sur le sujet dans le journal Spring (en 1970 et en 1975), suivi d’une prise de position radicale sur le sujet, contre von Franz, HG Baynes, Erich Neumann et tous les jungiens classiques dans « The Great Mother, her fils, her hero, and the Puer » (en 1973). Pour oser caricaturer cette histoire et en faire un parallèle avec Le royaume sans espace, on pourrait dire que Hillman incarne le personnage de Fo et von Franz celui de Von Spät.




L’adolescence d’un concept


Marie-Louise von Franz s’inscrit par ces conférences, dans l’authentique tradition jungienne de l’enfant en tant qu’Archétype — plus que la pathologie de l’enfant, assez peu traitée du vivant de Jung, hormis peut-être par Erich Neumann — au travers des travaux sur la mythologie du Fripon divin, du Trickster que Jung mena conjointement avec l’anthropologue Paul Radin. Depuis la parution de ce texte, de nombreux auteurs ont contribué à populariser le concept du Puer Aeternus. Le plus connu étant sans doute Dan Kyley au travers du syndrome de Peter Pan (et de Wendy) basé sur la pièce populaire de 1904 de J. M. Barrie et du roman de 1911.


« Mythologiquement, Peter Pan est lié au […] jeune dieu qui meurt et renaît… ainsi qu’à Mercure / Hermès, psychopompe, et messager des dieux qui se déplace librement entre les royaumes divins et humains, et de, bien sûr, au grand dieu-chèvre Pan […]. Dans les premières représentations de la pièce de Barrie, Peter Pan est apparu sur scène avec les deux tuyaux et une chèvre vivante. De telles références non dissimulées au dieu chthonien, souvent lascif et loin d’être enfantin, furent, sans surprise, bientôt excisées à la fois du jeu et du roman ».


Syndrome également analysé par Ann Yeomann, analyste jungienne dans Now or Neverland en 1998, comme aperçu psychologique de l’archétype du garçon éternel. Pour que ce concept arrive jusqu’en France, il aura fallu que les Québécois puis les Belges s’intéressent au sujet avec notamment les travaux d’Antoine Pinterovic, Saint-Exupéry ou l’enfant divin paru à Bruxelles en 1998. Concernant la traduction française à notre humble connaissance, c’est à Christian Poelmans membre de la Société Belge de Psychologie Analytique à qui revient la primauté courageuse d’une première traduction en français il y a de cela une vingtaine d’années maintenant. Nous avons eu l’occasion de lire les cinqs premières conférences et il faut souligner le travail remarquable effectué par son traducteur qui dénote une grande maitrise et compréhension du sujet. Nous ne pouvons donc que regretter jusqu'à lors le manque de courage des éditeurs francophones.

Marie-Louise von Franz aborde brièvement le sujet sans vraiment le développer : qu’en est-il de la puella aeterna ? Comment se manifeste la petite fille ? Quelle place sociale a-telle ? Le sujet mériterait d’être davantage exploré. Heureusement, il existe quelques pionnières modernes, l’analyste Susan E.Shwartz, Loura Grissel…




Saint Exupéry, petit prince français


Le Petit Prince est le livre le plus traduit au monde et le plus vendu après la Bible, c’est également un livre intrigant qui recèle d’envoutants mystères symboliques. Inspiré de l’expérience d’Antoine de Saint-Exupéry qui a plusieurs fois eu l’occasion de se confronter à des pannes au beau milieu du désert, c’est sans doute l’une d’elles, lors d’un vol Paris-Saïgon où il fut miraculeusement sauvé par une caravane de nomades, qui l’a aidé à incarner l’aviateur du récit. Avant de s’atteler à l’écriture, il était comme fasciné par un jeune personnage qu’il esquissait partout dès qu’il avait un peu de temps, sur des nappes froissées, des feuilles volantes. Il suffira qu’on l’ampute de ses ailes et qu’on laisse rayonner ses cheveux blonds pour qu’il devienne le Petit Prince. Même s’il est né aux États-Unis en 1943 pendant la Seconde Guerre Mondiale, nous fêtons — en 2021, l’édition française parut chez Gallimard en avril 1946 — en France ses 75 ans. L’enfant a bien vieilli ! Alors, amis français, ne nous offusquons pas… tout de suite, même si Marie-Louise von Franz parle de Saint Exupéry en ces maux — mots engagés : « Son art est très névrotique : il écrit sa névrose, il est peu probable qu’il ait été un grand artiste ».


Toucher à un monument sacré de la littérature française est presque un attentat national. Néanmoins, humaniser le personnage permet de se poser des questions sur soi. Mais, la pensée littéraire de l’analyste et l’exigence de sa rigueur scientifique peuvent souvent assécher et enfermer certaines dimensions du vivant, c’est le cas ici dans le traitement de l’œuvre de Saint-Exupéry, qui ne peut nullement se réduire à la simple compréhension du mental. Autant l’individuation ne peut pas être comprise tant qu’elle n’est pas pleinement vécue, autant l’univers de l’Artiste, du Créateur, ne peut sans doute pas être quantifié par la rationalité. Essayer de comprendre l’autre, c’est apprivoiser un univers avec son prisme, ses propres préjugés et son vécu. On peut y capter certaines poésies communes, certains signaux convergents, mais croire que l’on en a pleinement exploré la dimension est une maladroite tentative d’établir une psychologie de la rationalité. Alors oui, ses propos sur le fond sont terriblement pertinents, mais nous avons là un bel exemple d’une pensée produite par un Animus puissant, pertinent, tranchant et radical ; ce qui nous fera peut-être sur la forme regretter un peu de douceur et de conciliation. Ne faudrait-il pas accueillir avant d’incriminer ?


On pourrait légitimement se poser la question : pourquoi avec un tel sujet « franchouillard », il n’y ait pas eu plus tôt de versions françaises ? Il est tout d’abord fort probable que dans l’auditoire initial des conférences — à priori un public comprenant de nombreux Américains — il n’y avait aucune personne d’origine française, ce qui aurait sûrement contribué à élargir le débat, réduisant par là même quelques préjugés. Ainsi, établir un parallèle entre la Bourgeoisie française et la psychologie nazie était sacrément osé, seulement un quart de siècle après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Cela pourrait s’expliquer en partie par la période politique en France —l’éternel retour du chef prophétique — marquée par le retour d’un Gaullisme dur en France. Ensuite, il est possible que Marie-Louise von Franz ait elle-même interdit la publication de ces conférences en Français prétextant — comme Jung l’avait fait également auparavant — que la France n’était pas prête pour accueillir la subtilité de ses propos. Nous pouvons aussi émettre l’hypothèse que devant le nombre de petites erreurs historiques concernant la vie d'antoine de Saint Exupéry, l’autrice ne se sentait pas suffisamment à l’aise sur le sujet pour le défendre en France ce qui peut nous paraître dommageable, car cela aurait pu permettre d’asseoir un sujet qui à toute sa place au sein de l’Hexagone : le rapport, essentiel, entre le Puer et la Créativité.


Bruno Goetz, à la recherche d’espace


Bruno Goetz est né le 6 novembre 1885 à Riga, en Lettonie et est décédé à Zurich, en Suisse, le 19 mars 1954, d’origine germanobalte et russe. Dès son plus jeune âge, il lutte contre de nombreuses dépressions qui l’amènent à visiter Vienne pour y rencontrer Sigmund Freud et qui, pourtant, lui déconseille de commencer une analyse. Il s’installe alors de 1905 à 1909 à Ascona dans la jeune colonie d’artistes de Monté Vérita. Il y côtoie les milieux anarchistes et y rencontre Otto Gross qui eut notamment quelques séances d’analyses mouvementées en compagnie de Carl Gustav Jung. Ces deux romans sont profondément inspirés de son expérience à Ascona. Quelques temps après son arrivée, il assiste à la mort mystérieuse de Charlotte Pauline Hattemer dont il semble avoir été amoureux. L’enquête officielle conclut à un suicide, Otto Gross lui ayant fourni le poison pour mettre fin à ses jours. Mais Bruno Goetz ne semble pas être en accord avec les conclusions de l’affaire, cette histoire lui inspirera plus tard son deuxième roman Le visage divin (1927). Lotte Hattemer y est dépeinte comme une sainte, véritable figure d’anima liée à la Terre mère. Goetz, dans cette histoire, raconte à demi-mot — version corroborée par deux autres témoins — la pression qu’exercèrent deux écrivains réfugiés chez Lotte Hattemer, Johannes Nohl et Erich Mühsam ainsi qu’Otto Gross afin qu’elle finance leur cause. On ne sait pas grand-chose de son séjour à Ascona, si ce n’est qu’un article de journal tessinois relate que le 21 juillet 1909 un « étranger, vagabond et sans le sou », un certain Bruno Goetz, avait quitté Ascona sans avoir payé ses dettes. Pendant plus d’une décennie, jusqu’aux années 1920, il mena une vie vagabonde et agitée. Il apparaît tantôt à Munich, tantôt à Zurich ou à Ascona, une vraie vie de bohème en compagnie de Gusto Gräser. En 1918, il écrit à Ascona son premier Roman Le Royaume sans Espace. Gräser inspira clairement la figure de Fo qui, comme le personnage du roman, joue de la flûte, incite les jeunes à se lâcher et à bouger en sa compagnie. Il est danseur et appelle à la danse, célèbre les animaux et la nature. Il est le moteur de la « frénésie de la danse dionysiaque » dans la forêt d’Ascona. Parfois, il apparaît également avec un petit essaim, une « bande » de compagnons ; à Gaienhofen en 1907, il vient chez Hesse avec trois autres « frères du soleil ». Il se proclame le fils de mère Nature et en avance sur son époque, il essaie de sensibiliser les populations aux méfaits des hommes sur la nature et la forêt qui finiront indéniablement par disparaître si l’humain les méprise. Il aime la Terre et ne veut pas la dominer ni en être maître. Il erre dans un costume atypique, « une robe de randonnée grise », une « robe de saint fou ». Les gens le prennent pour un illuminé, un simple d’esprit, mais il n’en a rien à faire. Malade dès 1915, il décédera en 1920.


Il est facile de comprendre que Jung a dû lire le roman de Goetz avec beaucoup d’intérêt. Dans cette œuvre, il fait face aux idéaux libertaires et anarchistes nécessaires à l’individuation, mais aussi à leurs excès hédonistes. Après tout, Jung avait été menacé quelques années auparavant de la même dissolution, tiraillé par la même dichotomie que Melchior, le héros indécis de Goetz.


Jung ne connaissait que trop bien le personnage de Fo. Il l’avait rencontré sous la forme d’Otto Gross et peut-être aussi via Gusto Gräser lui-même. Jung, comme Goetz, avait été fasciné par l’appel de l’homme errant mû par son propre désir de liberté.

Mais est-il possible de s’éloigner du royaume glacé de la tradition, celui du seigneur von Spät, l’ancien souverain dogmatique ? Jung y choisit, pour sa part, l’ordonnancement des archétypes, la déférence envers la puissance de l’inconscient et l’écoute du Soi. En analysant le roman de Goetz, il met en exergue la dualité auquel tout être doit faire face dans son individuation :


« En une vision singulière, Bruno Goetz a vu le secret des événements qui allaient se dérouler en Allemagne dans son livre Le royaume sans espace. À l’époque (1919), j’ai noté le livre comme une météo allemande et je ne l’ai jamais perdu de vue. Il anticipe le conflit entre le royaume des idées et la vie concrète, entre la double nature de Wotan en tant que dieu de la tempête et dieu des rêveries secrètes. Il disparut lorsque ses chênes furent abattus, mais réapparaît lorsque le Dieu des chrétiens s’avéra trop faible pour sauver la chrétienté d’une tuerie fratricide. Lorsque le Saint-Père, à Rome, dépouillé de tout pouvoir, n’eut plus que celui de se lamenter impuissant devant le sort du grex segregatus, le vieux chasseur borgne ricana à la lisière de la forêt germanique, et sella son fidèle Sleipnir ».

CG Jung, Aspects du drame contemporain, p73-74 Georg et Cie


À la suite de ses conférences, Marie-Louise von Franz fit un commentaire, chapitre par chapitre, dans une nouvelle édition en 1962 : Bruno Goetz : Das Reich ohne Raum. Eine Vision der Archetypen. Kommentar M.L.v. Franz. Origo Verlag, Zürich, 1962.

Sans doute faut-il reconnaître qu’il nous est difficile de comprendre toutes les subtilités du texte sans être baigné dans la culture et la langue de son auteur.

Le royaume sans espace, n’en reste pas moins terriblement d’actualité au regard des phénomènes collectifs que nous sommes amenés à vivre au sein de nos sociétés actuelles. En prolongeant cette lutte fratricide entre le personnage de Fo, incarnant le puer et celui de Von Spät symbolisant l’idée du senex, nous ne pouvons qu’être amené à prendre de la hauteur et ainsi gravir la montagne de l’inflation menant aux cimes de l’énantiodromie pour rebasculer ensuite vers la vallée au travers de changements de paradigmes violents et radicaux. Mais alors, ne pouvons-nous pas envisager de transformer cette lutte à mort en dialogue, réunir les intérêts des parties autour de sa table ronde intérieure et les faire travailler ensemble vers un but commun : l’individuation. Vers la fin de la onzième conférence, Marie-Louise von Franz parle du livre Le Royaume sans Espace en ces termes :


« Si vous ne pouvez pas rester au milieu des deux opposés, vous êtes perdu, ce qui est exactement l’histoire tragique de ce livre ».

Le problème du Puer Aeternus, p.358



En conclusion :


Comme disait très bien Daryl Sharp, éditeur de la version canadienne, en tant qu’homme adulte, certains propos sont difficiles à entendre pour le petit garçon qui sommeille en soi. À la suite de la réédition canadienne, il est devenu un brillant analyste sur Toronto — malheureusement décédé fin 2019. À l’opposé du puer se tient le senex hiératique, conservateur et sérieux. La conjonction appelle à reconnaître et à conscientiser l’existence du puer aeternus qui vit en chacun de nous, à observer l’intensité de ses désirs et de son énergie. Les opposés ne deviennent-ils pas pathologiques lorsqu’ils se figent ?


Au regard de l’ensemble de l’œuvre de Marie-Louise von Franz, ce texte avec les articles présents dans le recueil Psychothérapie, l’expérience du praticien est sans doute l’un des plus représentatifs de sa pratique et de sa contribution cliniques. Nous retrouvons dans ses conférences, l’affirmation et la franchise également présente dans les fondements de la psychologie analytique, les conférences de tavistocks de Carl Gustav Jung ou leurs orateurs ne cherche pas le consensus avec l’auditoire, mais ont l’immense courage de défendre leurs certitudes en se basant sur leurs cliniques, mais également sur leurs expériences intérieures. Psychologiquement, ces conférences, comme pour toutes élocutions quelque peu spontanées, nous laissent entrevoir à la fois l’ombre, mais aussi le génie de leur narrateur, c’est le cas dans les séminaires de Jung, ce ne peut être qu’aussi le cas chez von Franz. Nous rentrons là, de manière touchante, dans l’univers intimiste de la pensée complexe de sa conférencière. Il est vrai nous pouvons aujourd'hui être légitimement choqués par les propos aussi directs et pathologistes de l’oratrice au sujet de l’homosexualité, d’autant qu’il existe à ce sujet une zone assez floue concernant sa vie privée. Cela peut être aussi le cas sur certaine affirmation très direct. Mais ces conférences, malgré une certaine maladresse et un parti pris culturel, mériteraient d’être plus largement diffusées, car elles abordent là un problème archétypique profond : celui de notre capacité à conscientiser cet enfant à l’intérieur de nous-mêmes, en canalisant quelque peu sa puérilité envahissante afin de surfer sur son énergie vitale créatrice. Il est particulièrement important de se rappeler, lorsqu’on pense au Puer que si l’énergie psychique infantile n’est pas capable de s’écouler à travers les canaux de la spontanéité ou de se transformer de manière constructive, elle tombe alors à l’intérieur de la psyché et y durcit , venant ajouter son poids à l’inconscient.


Enfin, la préconisation du traitement du puer aeternus par le travail peut nous paraître très dure au regard de nos sociétés actuelles. On retrouve sans doute ici d’antiques racines présupposant que la seule force de volonté triomphe de l’épreuve.

N’est-ce pas là une inflation du mental ? Que diraient les Parques ? Et si on va même jusqu’à prêter l’oreille aux sceptiques grecs, peut-on évoluer ou grandir, si on n’en a pas la nécessité ? Nous pouvons aussi mentionner le phénomène Japonnais des Hikkikomoris que l’on retrouve aussi maintenant de plus en plus en France depuis le nouveau millénaire et l’avènement du virtuel. L’injonction à la concurrence, à la performance et à la standardisation inconsciente de la société mondiale du web peut paraître une hydre impossible à terrasser à l’enfant intérieur, même muni de l’épaisse armure de l’égo, car la valeur « travail » a elle aussi perdu son sens profond, celui du dépassement de soi.

Il y a incontestablement dans l’inconscient des générations

nouvelles, une crise du sens et des valeurs. Comme nous disait Antonio Gramsci dans ses cahiers de prison :


« La crise, c’est quand le vieux monde est en train de mourir et que le nouveau tarde à naître ; dans ce clair-obscur naissent les monstres ».


L’humanité n’est plus tournée vers un avenir radieux, la terre dans sa lamentation n’offre plus d’espace mystérieux et la valeur dominante s’appelle consommation, exploitation de son frère humain. Face aux troubles et à la pression collective, il nous faut revenir à l’idéal oriental : l’ordre à l’intérieur d’un maximum d’individu établit l’ordonnancement d’une communauté dans son ensemble. Pour citer un passage des conférences :


« C’est le problème moderne du pouvoir envahissant de l’État, et de la dévaluation de l’individu, ce qui dans une moindre mesure est aussi le problème du Puer Aeternus à chaque fois qu’il a du mal à s’adapter, mais c’est également le problème de notre temps. Le sentiment de révolte que la plupart des gens ressentent, être considéré comme un mouton dans un troupeau ne se limite pas au Puer Aeternus, car il y a quelque chose d’authentique et de légitime à ressentir cela. Quiconque n’a pas résolu ce problème en lui-même — à savoir jusqu’où accepte-t-on le fait d’être un simple individu parmi d’autres et jusqu’à quel point est-on un individu avec un droit à un traitement individuel — présente cette réaction complexuelle ».

Deuxième conférence, p.49


Comme disait Jung, nous ne pouvons donc qu’avoir « l’espoir anxieux que la quête du sens l’emportera ». Je conclurai enfin par ces mots, encore de Jung, qui viennent terminer sa contribution à la psychologie de l’archétype de l’enfant :


« L'enfant » est l’abandonné, le délaissé et en même temps le divinement puissant ; il est le début insignifiant, douteux et la fin triomphante. L’éternel enfant dans l’homme est une expérience indescriptible ; un état d’inadaptation, un défaut et une prérogative divine ; en dernier lieu, un impondérable qui fait la valeur ou non d’une personnalité ».

C.G Jung, Introduction à l’essence de la mythologie, p.141, Payot.


Loïs Le Tuault




  1. Correspondance 1658-1961,le 25 février 1960, Albin Michel , p151

  2. James Hillman (1926-2011), psychologue et analyste américain, influencé par la pensée de Jung. Il a été le premier « directeur » de l’institut Carl Gustav Jung (1959-1969) et est connu pour son concept de « Psychologie archétypale ».

  3. James Hillman : The unmaking of a psychologist, Part two : the problem of the puer dans Journal of Analytical Psychology 2014, 59,486–502.

  4. James Hillman, The Great Mother, her son, her hero, and the puer dans Fathers and Mothers, ed. P. Berry. Zurich, Spring Publications, p 92.

  5. Interviews. New York: Harper & Row, 1983.

  6. p.591, publié en 2013.

  7. Senex and puer : an aspect of the historical and psychological presents. 1967

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