Eropolitique, ou comment remettre l'érotisme au cœur du monde !
- letuaultloys
- 2 mai
- 11 min de lecture

Déblayant, petit à petit, la charge de travail qui m'incombe ces temps-ci, entre la famille, les patients et la construction de « la Tour de Pouliguen », je retrouve le temps de sustenter ma curiosité au travers de rafraîchissantes lectures… même si c'est encore, trop souvent, au détriment de mon sommeil. Je rattrape donc le retard accumulé sur ma PAL. J'ai été très récemment très étonné par le dernier livre de Myriam Bahaffou sorti l'année dernière en 2025:
"Eropolitique"
Le fond de son essai repose sur la nécessité de remettre "l'Érotisme" au cœur de la cité, face au "Désir Puissance" qui baigne nos sociétés (capitalisto-patriarcal); dans la droite lignée du réenchantement du monde de Michel Maffesoli, mais aussi, bien sûr, sur la nécessité de remettre de la Poésie au cœur de ce monde, clamé par l'un des plus grands continuateurs de Jung: James Hillman ou encore par des hexagonaux comme Aurélien Bareau, Olivier Hamant, etc.
La crise de la modernité est une crise de sens, et d’une certaine manière, celle d’un monde désenchanté, comme on nous l’a si bien martelé. Ainsi, ce ne sont pas les sciences sociales ou nos petites théories d’éthique environnementales blanches qui vont nous sortir de là : nous parlons ici d’enchantement, de magie, de politique, et de réveiller l’amour du vivant à un endroit où il ne pousse plus rien depuis longtemps. Nos outils doivent donc être ceux des fous, des folles, des illuminé∙es : des enchanteresses, en un mot. Pour pallier cette absence et cette carence, le désir est prêt à aller augmenter la dose de toutes sortes de pratiques qui flirtent avec la mort : dans le désir-conquête la mort est l’état général auquel l’on aspire.
Même en étant habitué à fréquenter certains milieux, on ne pourra qu'être surpris face au vaste champ investi. L'essai est un trésor de concepts sociétal, une bise fraîche quelque peu cinglante, un bon plat de crudités assaisonnées à la sauce piquante, qui va de la remise en cause du capitalisme à la joie extatique dans la pratique de la danse, de l'évidence queer à la nécessité psychique du BDSM, de l'écosexualité et de la transcendance, translucide par le viol subi (oui, oui… c'est une femme qui le dit); transcendance que l'on retrouve dans le fondement des mystères gnostiques , rituels et spirituels (même si évidemment difficile à vivre). Je ne résiste pas à vous partager quelques passages de ma recension: Sur l’écosexualité par exemple:
Il s’agit de revaloriser un lien érotique au vivant, notamment en déplaçant la « Terre » de son statut de « mère » vers celui d’amante. Ces écologies spirituelles ont quasi systématiquement présenté la Terre – avec cette majuscule solennelle – comme mère, nous plaçant d’office dans une position d’enfants coupables ou ingrat∙es. A contrario, la considérer comme une salope qui mouille constamment et qui nous appelle à la désirer, permet de nous positionner différemment, de sorte à nous sentir réellement responsables, et non coupables. Ainsi, dans l’écosexualité, le soin écologique ne se fait plus sur le mode de la protection (comme le paradigme de la Terre-Mère nous invitait à le faire), mais de la relation d’échange, du service écosystémique réciproque. Pour les écosexuel·les, il n’y a pas de wilderness, pas de terre intacte ni préservée, pas de pureté de « Mère Nature » : seulement des multiplicités d’écosystèmes qui s’adaptent et font ce qu’ils peuvent pour survivre, créer, et jouir. La nature est pétrie d’érotisme et nous vivons des expériences écosexuelles tous les jours. Quand je déguste une pêche juteuse, quand je sens les rayons du soleil me caresser voire me brûler le dos, quand je trempe ma jambe dans l’eau glacée, quand j’ai froid. Le corps sue ou frissonne, la peau se hérisse, les lèvres salivent ; toutes ces manifestations corporelles, on jurerait que c’est du désir. Je noue une relation intime avec les filets d’eau qui coulent le long de mon corps, qu’il s’agisse de salive, transpiration, d’urine, de cyprine ou de l’eau de la rivière (même flux, différentes localisations). Les textures, goûts, aspérités, résistances et symbioses de ces autres qui entrent en relation au quotidien avec moi, sont des flux désirants, pour peu qu’on y fasse attention, et qu’une fois de plus, on ne bouche pas ses trous. Ces relations sont de nature érotique, et je précise non génitale, ni même nécessairement humaine. L’éropolitique transforme une fois de plus le sujet de sorte à lui faire adopter une nature plus fluide : nul besoin ici du carcan civilisationnel selon lequel je dois être reconnue comme une humaine, comme une femme, comme une partenaire désirable voire bandante. Alors, l’écosexualité, c’est finalement ressentir du désir pour cette vaste maison, aux multiples habitant∙es et dépendances, aux devenirs qui la traversent.Je réalise à quel point ma relation au temps est queer, à quel point je ne rêve que d’une chose, c’est de me synchroniser avec tout le monde : avec des baleines éteintes aujourd’hui, avec des étoiles qui sont à des années-lumière d’ici. Je pense à la manière dont je peux les voir, mais dont elles ne sont peut-être plus là ; il y a une sorte de volonté d’être ensemble avec elles. Et je crois que c’est vraiment la question qui est au cœur de tout ce que je fais : comment est-ce qu’on peut être ensemble ? En un sens, mes pratiques créatives et spirituelles ne sont en fait qu’une seule et même pratique où il s’agit pour moi d’être avec, d’être auprès de tout ce qui est vivant. Ces pratiques sont une sorte de preuve qu’au-delà du temps linéaire que j’ai été entraînée à adopter, qu’au-delà de ce qu’en dit le capitalisme, le temps est vraiment une forme queer.
Sur la nature empirique de l’Hydroféminisme :
Il ne s’agit pas de reprendre passivement le modèle patriarcal des hommes-en-dur [petromasculinité] et des femmes-liquides, mais de comprendre comment l’hydroféminisme peut nous aider à penser les articulations entre humain et autre qu’humain, dont les lignes ne se dessinent plus en fractures, mais en flux de contaminations et d’interpénétrations, inintelligibles sous le régime épistémologique du géopatriarcat extractiviste.L’écosexualité, c’est jouir de la subsistance, des conditions de vie qui la rendent possible, c’est ressentir du désir à l’idée de faire partie du monde.Revendiquer une dimension sale – ce qui signifie riche en bactéries, et donc riche en relationnalités – dans le désir, implique simultanément de le sortir de cet espace aseptisé et contrôlé d’une sexualité non animale. Baiser dans les bois, cruiser dans les parcs et faire du sexe dans les bars, sont autant d’expériences écosexuelles en puissance, puisqu’elles refusent l’assignation du désir à une chorégraphie hygiéniste et humaniste. Les entrelacements entre les plantes, les filets d’eau, les insectes, les limaces qui se tordent et se bavent dessus, les langues humaines qui s’enroulent comme elles, les fluides, sueur, urine, larmes, mouillent les draps et l’herbe, et participent au renouvellement des forces qui font que la vie continue. Ce n’est pas un vitalisme naïf, mais un mouvement éropolitique. La « nature » n’est pas une matrone vengeresse, mais une partenaire de jeux insolente et toujours excitée, et excitante. À nous de faire en sorte d’honorer cette prolifération de désir pour la diversité des formes de vie, qu’on ne devrait jamais craindre d’appeler écologie.
Elle reprend les idées empiriques de George Bataille :
Ces expériences concrètes éropolitiques dessinent un désir qui vaut en lui-même, sans aucune forme de promesse de possession ni même de satisfaction (nous sommes donc à l’opposé du désir-conquête) ; il se définit par la puissance et l’intensité de l’expérience en elle-même, pour elle-même.
Sur Le Trauma :
Il faut bien comprendre que l’expérience intérieure peut être déclenchée mais en aucun cas prévue. L’action, au sens de la direction, mais surtout du but, de l’accomplissement, lui est étrangère. C’est donc depuis cette conception de l’expérience, et la croyance qu’il y a là quelque chose de proprement révolutionnaire, [que l’on peut développer une critique du consentement]. Je pose comme principe que toute éropolitique doit contenir, en creux ou en acte, une expérience intérieure. Collective, individuelle, accidentelle, régulière. Si l’éropolitique visait à distribuer le plaisir sans excès, le désir sans transe, la joie mesurée, la jouissance safe, alors nous nous enfoncerions dans un conformisme sans âme. Rien de mal à promouvoir le confort en soi, mais en tant qu’assise du désir, c’est très faible. L’éthique féministe que je propose depuis la valorisation de l’expérience (intérieure) est transie, excitée, vibrante, débordante et elle ne sait pas vraiment où elle va. Selon les politiques sécuritaires du trauma, non seulement nous devons une écoute absolue aux victimes, mais nous leur devons aussi la pleine reconnaissance de la légitimité de leur réaction, quelle qu’elle soit ; nous leur devons enfin soutien total au nom même qu’elles sont victimes. Or, non seulement « le conflit n’est pas une agression», mais même lorsqu’il en est une, à aucun moment une réponse traumatique, lorsqu’elle est érigée comme une politique collective, ne peut se passer d’un examen critique. La première intention et direction des politiques sécuritaires du trauma, c’est de rassurer les personnes, en leur proposant un espace qui ne les fasse plus se sentir en danger. Cela dit, rassurer des personnes de la validité absolue de toute réaction est déjà dangereux politiquement, mais c’est de manière générale une mauvaise idée. C’est une mauvaise idée tout simplement parce que notre existence, si elle a évidemment besoin d’un minimum de filet de sécurité pour nous assurer un quotidien vivable, ne sera jamais exempte de dangers, de risques, et de violence. Et leur éradication n’est à aucun moment souhaitable. Au lieu de vouloir protéger et rassurer les individus à tout prix, efforçons-nous plutôt de faire en sorte que nos espaces puissent sinon nous permettre de dépasser, mais au moins de travailler, de tutoyer les traumas. Voilà une bonne définition du travail éropolitique lorsqu’il est compris comme micropolitique de groupes : tutoyer les traumas, travailler ce qui crée ce besoin irrépressible et surtout désormais irréprochable, de devoir être protégé∙es à tout prix. Cette manière de valider toute expérience de « victime » ne peut aboutir qu’à une défiguration du féminisme et à des phénomènes d’exclusion et d’ostracisation à l’instar de la cancel culture qui, dans nos milieux, agit comme un poison. Les politiques sécuritaires du trauma sacralisent l’expérience du trauma jusqu’au point où ce dernier définit essentiellement les individus. Par conséquent, le seul paradigme devient nécessairement celui de la sécurité. Il n’y a qu’à observer la prégnance du mot safe dans les espaces militants : il faut se sentir safe, proposer des espaces safe, ou expliquer aux gens que ce qu’iels disent n’est pas safe. Il est bien commode d’utiliser l’anglais ici, avouons que « sécuritaire » sonne tout à coup beaucoup moins bien. « Une société sécuritaire », cela ressemble à s’y méprendre à une utopie de droite, fantasme de la protection des frontières où chacun∙e est rassuré∙e dans son espace, et où le soi demeure maître des lieux. Malheureusement, c’est exactement vers cela que nous nous dirigeons : un féminisme sécuritaire, un féminisme de gestapo où tout le monde se protège, mais aussi où tout le monde se flique, et où chacun·e attend paradoxalement la moindre occasion pour se sauter à la gorge. Construire toute une politique autour du trauma élude la dimension dynamique de ce dernier : au lieu d’être travaillé, il est nourri, sacralisé et figé. Il produit des sujets féministes carencés, qui n'interagissent avec les autres que par la validation, et jamais par le conflit. De manière générale, les politiques sécuritaires du trauma s’infiltrent progressivement dans les milieux militants et ne nous aident pas à grandir ensemble, ni à faire de la place à celleux pour qui la friction et l’intensité constituent des éthiques relationnelles justes, et pour qui les émotions ne doivent pas passer par un discours ficelé et une aspiration à la reconnaissance totale, mais par un travail de négociation voire de conflictualité. Proposition, contre-proposition, ajustement, et parfois, oui, on se force. On se force un peu pour faire plaisir à ses ami∙es, sa famille, on se force en communauté, on se force avec ses partenaires, et même, on se force un peu dans le sexe. Et cette utopie libérale où plus rien ne serait forcé, où la contradiction serait évacuée, est une utopie blanche et bourgeoise où nous serions sacrifiées sur l’autel de la pureté psychologique, au nom de l’impérative protection des traumas. Les politiques sécuritaires du trauma interviennent dans des endroits de la vie militante aussi variés que le travail domestique (certain∙es ne pouvant plus toucher un balai puisqu’iels ont été traumatisé∙es par leurs parents plus jeunes), la sexualité (qui, hors du protocole du consentement affirmatif, est inimaginable), l’action militante (où on cherche à tout prix le consensus, en prenant « soin » de ne heurter personne, ce qui en général aboutit à un immobilisme mortifère), les relations affectives (où l’on souhaite s’assurer que la personne est bien d’accord avec ce qui se passe, anticipant ses besoins et infantilisant l’autre). Je les vois évoluer, muter, mais jamais être réellement remises en question, puisque le mantra principal est désormais de s’écouter.
Et elle conclut son chapitre Politiques sécuritaires du Trauma intersectionnel et santé mentale blanche, de cette façon:
Si la healing justice – c’est-à-dire l’idée selon laquelle la lutte contre le patriarcat cishétéro colonial et capitaliste doit aussi se faire depuis un angle psychologique de guérison – n’a pour objectif que le bien-être, l’atteinte d’un soi plus complet, plus heureux et plus authentique, si la réintroduction de termes tels qu’« amour », « guérison » « transformation » « communauté », ne vont que dans le sens d’une intégrité et d’une réussite (individuelles ou collectives), nous manquons le but. […] Si le projet de la healing justice est juste dans son diagnostic (et je pense qu’il l’est), une organisation révolutionnaire ne peut toutefois reposer uniquement sur ce processus, au risque de stagner indéfiniment dans du soin psychologique individuel (au mieux « communautaire »), de cantonner les problèmes sociaux à des thérapies et des ateliers, dans un horizon de guérison qui ne laisse pas assez de place pour l’irrésolu et le problématique. Enfin, je demeure pessimiste quant à la portée réelle de leurs travaux en France, où le militantisme a une assise plus matérialiste, plus axée sur la violence aussi, dont certains usages politiques demeurent convaincants. Sans anticapitalisme affirmé, et enfin sans questionner la sainteté du « soi » et le paradigme protectionniste des politiques sécuritaires du trauma, tout projet qui s’enracine dans la healing justice ne pourra toucher qu’une niche de militant∙es déconstruit∙es (ironiquement, souvent Blanches). Ainsi, les mots d’Adrienne Maree Brown sonnent particulièrement justes lorsqu’elle affirme que « nous cultivons en nous une pratique transformatrice qui nous aide à guérir de ce que le monde a été, tout en générant ce que le monde sera ». Reste maintenant à trouver la résonance que peuvent avoir ces propos dans une éropolitique qui à la fois prend acte de la nécessité de l’analyse et de la transformation psychologique politique, et refuse en même temps les politiques sécuritaires du trauma et le paradigme préservationniste qui en découle, afin d’offrir un soin féministe et décolonial qui œuvre à partir du risque et de l’expérience du monde. L’admiration de la monstruosité de l’autre me ramène encore, je maintiens, en espace queer : je ne suis plus une femme depuis longtemps, et certainement pas désirée en tant que telle. Encore une dialectique de l’indignité. Le care, ici, n’est ni du respect ni de la sécurité, mais un amour de l’inconnu, du risque, et de l’autre en tant qu’univers que je ne saisirai jamais ; la vulnérabilité réside dans ma capacité d’admettre ceci. Cela demande un engagement, une dévotion et une relation nouvelle aux traumas et à la douleur. Cette éropolitique se tricote depuis les marges, les monstres perverses BDSM qui dépassent la logique simpliste top/bottom, dominant∙e/dominé∙e, pour faire advenir des relations qui dépassent tout cadre. Ces dernières sont dangereuses, risquées, et profondément excitantes. Elles puisent leur éthique dans le respect de l’expérience, entendue comme un moment à chaque fois unique, renversant, qui nous rappelle combien les forces contradictoires, violentes et angoissantes qui émergent d’une rencontre ne peuvent être résolues, réglées, encore moins « thérapeutiques » : elles ne sont pas une catharsis nécessaire pour aller mieux. Elles nous font contempler le vertige et l’opacité insaisissables de l’autre et de nous-mêmes ; en nous faisant confiance mutuellement, nous sommes déjà en train de quitter le régime de la honte.
Myriam Bahaffou et ses idées représentent enfin un féminisme qui ne porte pas que dans ses germes, une idée revancharde, car traumatique. À l'heure, où le mental reste prégnant dans la définition de nos différences, cela fait du bien de constater que l'incarnation du vivant, de ce qui se joue, passe aussi par le corps au risque sinon de devenir fasciste ou micro-fasciste. Les milieux psychologisants sont loin d’être épargnés, nous ne pouvons que constater depuis quelques années une réelle impossibilité de dialogues face à l’altérité ou chacun se dresse en inquisiteur de sa propre vérité. C'est l'avènement de la toute-puissance du mental rationaliste, les terroristes de la théorie… J'affirme donc encore une fois la nécessité empirique d'une propagande par le fait !
Le micro-fascisme, ou fascisme moléculaire, a été théorisé par le philosophe Félix Guattari dans une conférence mémorable de 1973, où il définit le fascisme avant tout comme désir, désir d’anéantissement que l’on active chez soi, en famille, même dans nos espaces militants : c’est la volonté de détruire l’autre au profit de sa vérité unique, et son acceptation uniforme par toustes.
En conclusion :
Cette démarche peut nourrir une culture militante qui a récemment réinvesti le soin, considérant que militer sans prendre soin c’est courir à une perte collective et à une reproduction de la course à la performance, logique au cœur du capitalisme néolibéral que nous cherchons à abolir.
Un très bon Podcast "Renverser la Table", en trois parties (1/3). Victoire Tuaillon a passé du temps dans des communautés, dont une en Espagne avec des gens qui s'intéressaient à CG Jung et la Psychologie Analytique.





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